26 février 2008 – 16:38 by redacteur
Dans mes discussions ou débats au sujet du libéralisme, les principaux désaccords ou divergences de vue reposent bien souvent sur des questions de morale. Il me semble donc intéressant d’entamer une réflexion à ce sujet en la mettant en parallèle avec le rejet que peut provoquer chez certaines individus toute référence au seul mot « libéral ».
Pour simplifier, la morale est ce qui touche à la perception du juste et de l’injuste, du bon ou du mauvais. Bien souvent, le libéralisme est perçu comme une idéologie injuste, mauvaise, immorale et même taboue car elle est assimilée à des valeurs individuelles comme l’égoïsme, le chacun pour soi.
Cette fausse perception de la pensée libérale, particulièrement développée en France, repose en grande partie sur des questions morales liées à notre culture judéo-chrétienne qui a toujours valorisé le collectif au dépend de l’individu. En effet, même si d’autres formes de morales se développent aujourd’hui, souvent assez complexes et polymorphes, cette question du rejet du libéralisme est dans notre civilisation intimement liée aux héritages religieux et aux interdits qui y sont associés plus ou moins consciemment.
Si l’on observe les grandes religions monothéistes, le bien collectif est ce qui doit primer sur l’individu, y compris sur sa liberté. Les religions ont en effet construits toute une série de dogmes à suivre et de pratiques à respecter qui au cours de l’histoire sont apparus pour les individus non plus comme des choix mais comme des évidences. Le croyant a en quelque sorte intégré l’aspect extérieur et liberticide de la religion, non pas comme une contrainte, mais comme une composante intérieure alimentée par sa propre foi. Ainsi concernant la morale, des questions discutables sont devenus évidentes, voire même irrévocables (exemple : c’est mal de tromper sa femme ou d’être homosexuel, etc.).
A ce propos, la première grande religion monothéiste, le judaïsme aliène particulièrement la notion individuelle. Tout la tradition juive fait référence au peuple hébreu élu par Dieu, au respect des coutumes (par exemple, la circoncision : marquage collectif indélébile signifiant l’appartenance imposée à la communauté). Même une fois le peuple hébreu dispersé hors de la Terre promise, il s’est organisé en communautés et a été désigné comme diaspora. Dans ce contexte, il y a peu de place pour la morale individuelle, peu de questions à se poser à ce sujet, ainsi tout acte allant à l’encontre de l’intérêt collectif est immédiatement condamné. Heureusement, certains esprits libres sont parfois arrivés à s’extirper de cette pesanteur morale (ex. Sigmund Freud – lire à ce sujet L’avenir d’une illusion). Aujourd’hui cette prégnance du collectif sur l’individuel s’avère encore prépondérante dans la compréhension des questions géopolitiques comme le conflit israélo-palestinien et sur la difficile émergence d’un compromis qui semble impossible à réaliser car impliquant la communauté tout entière.
Il apparaît donc à peu près compréhensible que le peuple hébreu ait perçu l’apparition de Jésus comme une usurpation ou du moins comme un événement que leur morale ne pouvait cautionner. Jésus c’est l’individuel qui va à l’encontre de la tradition collective. Pourtant la Bible annonçait la venue d’un messie, mais quel qu’il soit, il n’aurait de toute façon pu être accepté par les Juifs, même s’il avait accumulé des centaines de miracles.
On peut interpréter l’apparition du christianisme comme le réveil de la dimension individuelle de l’homme dans sa quête du religieux. Néanmoins, cet résurgence de l’individu va être de courte durée. Alors que Jésus aurait dû être perçu comme un prophète annonçant un message certes universel mais proposé à des individus libres de le suivre, il a vite été transformé en fils de Dieu, voire en Dieu lui-même grâce à l’ingénieuse invention du concept de Trinité, ce qui change bien vite le sens de la morale chrétienne. Tout le début du christianisme est un combat pour ramener l’individu chrétien dans le chemin du collectif à travers la conception d’un dogme, d’un livre unique (en reprenant la tradition communautaire des Juifs) aux évangiles judicieusement sélectionnées, d’un culte bien codifié et d’un clergé très vite en étroite relation avec les sphères du pouvoir terrestre. Pour verrouiller le tout, le salut de l’âme individuelle ne peut passer que par l’Eglise collective parasitant l’échange direct avec Dieu, notamment à travers l’obligation de confession.
Ainsi, au fil du temps, la morale chrétienne dont nous avons en grande partie hérité est devenue de plus en plus codifiée et complexe. Elle a réglée la vie quotidienne, s’est immiscée dans les esprits au plus profond de l’inconscient. Certes, elle a connue des évolutions majeures : l’apparition du protestantisme a rétabli avec force une légitimité individuelle vis-à-vis de la foi. En supprimant les intermédiaires (saints, vierge, confesseur…), le contact est devenu plus personnel avec le religieux et donc plus individualisé, ce qui a favorisé la création d’une multitude d’Eglises réformées encore présentes aujourd’hui. Il n’est pas étonnant que les idées libérales soient perçues nettement plus positivement dans les pays à forte tradition protestante (voir à ce sujet Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme).
Mais même si la dimension religieuse reste particulièrement présente dans les pratiques sociales et la construction des idéologies (notamment aux Etats-Unis), toute une dynamique a tenté au contraire de rendre les esprits indépendants du carcan religieux afin de privilégier la raison (depuis les Lumières en Europe). On peut sans doute déplorer aujourd’hui la déliquescence du spirituel dans nos sociétés contemporaines, car elle laisse parfois un vide qu’on ne sait comment combler. Certains choisissent les drogues ou les médicaments, d’autres les totalitarismes… Néanmoins, si les croyances religieuses tendent à s’effacer (Pour les fondamentalistes chrétiens américains, l’Europe serait devenue une terre d’athéïsme), la morale chrétienne subsiste telle une force d’inertie.
Je ne me permettrais pas de déclarer qu’il faut en finir avec cette morale, car elle constitue le ciment auquel beaucoup d’individus se raccrochent pour imaginer un avenir meilleur. Je pense simplement qu’en fossilisant cette morale afin de se rassurer, les individus s’empêchent de la critiquer et d’en favoriser l’évolution. Dire qu’il y a une morale collective immuable est certes apaisant, mais empêche l’épanouissement personnel et l’évolution des sociétés.
Le péché originel et la crucifixion engendrent toujours de nos jours une certaine forme de culpabilité. Si je pense à moi avant mon prochain et même si je me dis que ce n’est pas si mal, j’ai tout de même la désagréable impression d’avoir quelque chose à me reprocher. Quand l’individuel prévaut sur le collectif, la morale culpabilisante se réveille. D’où la critique démesurée du libéralisme. Il faudrait agir pour l’universel, l’intérêt public, la communauté en premier lieu et ainsi être un citoyen admirable.
Bizarrement, le comportement quotidien de mes congénères qui me reprochent mes idées libérales ressemblent beaucoup à mon propre comportement. Ils ont sans doute leur conscience pour eux, mais rien ne les distingue réellement à part un discours convenu. Ils trient peut-être leurs déchets (tout comme moi), donnent de l’argent à des associations (tout comme moi), critiquent les hommes politiques qui gèrent mal le pays (tout comme moi), se désespèrent de la pauvreté et de l’injustice (tout comme moi). La seule chose qui les distingue de moi est qu’ils ne semblent pas assumer réellement ce qu’ils sont, et comme ils vivent dans la culpabilité, ils deviennent pessimistes et n’ont plus aucune foi en l’avenir collectif.
Un grand nombre de mes amis non-libéraux ont en effet un discours démoralisant. Ils ont perdu la foi dans l’humanité qui, selon eux, va dans le mur. Il se désespèrent et critiquent. Mais individuellement, ils ne se rendent pas compte qu’ils disposent d’une grande richesse qui est la liberté dont ils disposent. A mon avis, il serait irresponsable de ne pas utiliser une telle ressource pour parvenir à un meilleur bien-être. Mais ils ne semblent plus y croire. A les entendre, il n’y a plus aucune marge de manœuvre pour l’action individuelle.
Ce qu’ils prônent, c’est du collectif. L’Etat doit résoudre les problèmes, mais s’il n’y arrive pas, c’est que les hommes politiques pensent d’abord à eux plutôt qu’à la communauté. Il s’en suit une crise du politique. Pourtant, de gauche, comme de droite, nos représentants essayent plutôt d’imposer leur vision collective de la société. Ils veulent et pensent pouvoir régenter beaucoup de choses mais comme cela ne fonctionne pas souvent, la sphère politique érode peu à peu son capital pourtant déjà bien faible de crédibilité. Finalement, peut-être est-on en train de créer une société nihiliste, où l’on ne croit plus en rien, ni à l’individu, ni au collectif, ni même à l’universel.
Ainsi, pour contrer une telle tendance, il me semble urgent de réhabiliter la pensée libérale. Pour moi, être libéral, c’est avant tout avoir confiance dans l’individu. Le bonheur de chacun ne pouvant résider que dans la liberté individuelle et non dans les contraintes collectives.
Le libéralisme est un élan optimiste vers l’avenir. L’individu est facteur d’espoir et de progrès pour la communauté et cette affirmation m’apparaît tout à fait compatible avec la morale. A l’inverse, je ne crois pas que la communauté soit un facteur d’espoir et de progrès pour l’individu, car comme l’histoire l’a maintes fois démontrée, cela ne peut se faire qu’au détriment de la liberté individuelle.
Le fait que la communauté ne soit plus aussi protectrice et rassurante en déstabilise plus d’un, mais le recours plus systématique à l’échelle individuelle ne signifie pas pour autant la disparition des notions d’égalité ou de solidarité qui sont les bases de la vie communautaire. Ne pas empiéter sur la liberté de son voisin est la règle d’égalité principale. Que celui-ci soit riche, noir ou idiot ne concerne en rien la dimension égalitaire. C’est sa liberté d’être ce qu’il est du moment qu’il respecte ma liberté d’être comme je suis. Je n’ai aucun jugement moral à porter sur lui.
Quant à la solidarité, elle est pour ainsi dire inhérente à toute société humaine, les individus ayant intérêt à développer des rapports positifs et collaboratifs entre eux pour créer du bien-être et de la richesse. De plus, la charité n’a de valeur qui si elle est individuelle. Toute charité collective ne peut donc être que contrainte et par conséquent artificiellement morale.
Voici donc, une première réflexion concernant la morale et le libéral. J’espère qu’elle aidera à appréhender sous un jour meilleur le libéralisme. D’autres aspects de cette délicate relation seront abordés dans de prochains articles. A suivre…
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